10/08/2026 - Le CNDD remercie sincèrement celles et ceux de ses membres qui ont participé à l’hommage commun rendu à Mireille Cuinier par l’envoi d’une couronne de fleurs. Ce geste collectif témoigne de notre respect, de notre solidarité et de notre volonté de lui rendre un hommage digne, au nom de tous ceux qui ont partagé son combat ou accompagné son parcours. Merci à chacun pour cette attention fraternelle.
Quand une procédure collective finit par emporter une vie
Blois - 4 juin 2026, Mireille Cuinier est décédée. Dans quelques semaines, quelques mois peut-être, son nom disparaîtra des mémoires. Il restera dans quelques dossiers administratifs, quelques actes de procédure, quelques archives associatives. Pour le reste, elle rejoindra la longue liste de ceux dont la vie a été traversée, puis absorbée, par une procédure judiciaire devenue plus longue qu'une carrière professionnelle.
Pour comprendre ce que représente le décès de Mireille Cuinier, il faut revenir plus de vingt ans en arrière.
En juillet 2002, Olivier Cuinier, artisan couvreur dans le Loir-et-Cher, est placé en liquidation judiciaire. Comme souvent dans les petites entreprises familiales, les frontières entre patrimoine professionnel et patrimoine privé sont poreuses. Deux ans plus tard, la procédure est étendue à son entourage. Ce qui n'était au départ qu'une faillite professionnelle devient progressivement une affaire familiale.
Les années passent. Puis les décennies.
Pendant que les juridictions "oublient" le dossier sous une pile poussiéreuse, la vie continue ailleurs mais sous une épée de Damoclès.
Les parents vieillissent. Les maisons restent menacées. Les projets sont suspendus. Les proches s'épuisent. Et Mireille regarde son existence se dérouler à l'ombre d'une procédure dont elle ne voit jamais la fin. Elle ne pourra jamais avoir d'enfant...pour elle, la cause est le stress causé par ces procédures. Son appartement où elle vivait avec son mari, à son propre nom, sera le premier à partir.
Ceux qui n'ont jamais connu une procédure collective longue imaginent souvent qu'il s'agit d'un conflit financier. Ceux qui les vivent savent qu'il s'agit d'autre chose. À partir d'un certain nombre d'années, ce n'est plus seulement l'argent qui est en jeu. C'est le temps. Le temps de vivre. Le temps de construire. Le temps de se projeter.
Puis arrive 2018. Ils font connaissance de l'association présidée par Brigitte Vitale, l'Association Aide Entreprise et son observatoire OSDEI.
Pour la première fois depuis longtemps, Olivier et Mireille pensent que leur histoire va sortir des tribunaux.
Pendant plusieurs mois, une équipe de télévision travaille sur un numéro de l'émission « Dossier Tabou » consacré aux procédures collectives. Des témoignages sont recueillis dans toute la France. Des familles racontent leur parcours. Des victimes de procédures interminables acceptent de se montrer à visage découvert.
Les Cuinier en font partie.
Le tournage dure plusieurs mois. La séquence finale est réalisée à Paris. Une réunion se tient place Vendôme avec des représentants du ministère de la Justice. Puis les caméras suivent les protagonistes jusqu'au Café Marly, face à la pyramide du Louvre, où Bernard de la Villardière réalise son entretien avec Brigitte Vitale. Tout semble alors indiquer que l'émission sera diffusée.
Pour Olivier et Mireille, ce n'est pas seulement une émission de télévision.
C'est peut-être la première fois en seize ans que quelqu'un semble prêt à écouter leur histoire.
C'est l'espoir que leur souffrance devienne visible. L'espoir que les années de silence prennent fin.
L'émission ne sera jamais diffusée.
Selon les échanges publiés ultérieurement, l'équipe de production informera les participants que le projet est abandonné. Aucune explication publique ne convaincra réellement ceux qui avaient consacré des mois à ce travail. Pour les familles concernées, le sentiment dominant restera celui d'une immense déception. Après avoir accepté de témoigner, après avoir exposé leur intimité, après avoir cru qu'une lumière allait enfin être portée sur leur situation, le sujet disparaît.
Comme tant d'autres choses avant lui.
Le silence revient. Toujours le silence.
Les années suivantes apporteront finalement une forme de dénouement financier. Après d'interminables négociations, une solution est trouvée. Les maisons familiales sont sauvées. Sur le papier, c'est une victoire. Une vraie victoire même.
Mais il existe des victoires qui arrivent trop tard.
Personne ne rend les vingt années perdues. Personne ne restitue les angoisses accumulées.
Personne ne répare les conséquences physiques et psychologiques d'une vie passée à attendre.
Pendant ce temps, Mireille était tombée malade. Progressivement. Puis gravement.
Olivier reste à ses côtés. Jour après jour. Année après année. La maladie avance. La procédure continue. L'une finit par s'arrêter. Pas l'autre.
Le 4 juin 2026, Mireille Cuinier s'éteint.
Pour le droit, il n'existe aucun lien démontré entre son décès et la procédure ouverte en 2002.
Pour Olivier Cuinier, la conviction est exactement inverse. Et c'est peut-être là que réside la véritable question du cas Cuinier.
Les tribunaux savent calculer des créances. Ils savent calculer des intérêts. Ils savent calculer des délais.
Le droit a toujours raison, même quand il a tort.
Mais qui calcule le coût humain de vingt-quatre années de procédure ? Qui comptabilise les vies suspendues ?
Qui mesure les maladies, les dépressions, les renoncements, les familles qui s'épuisent pendant que les dossiers continuent leur chemin d'un bureau à l'autre ?
Le cas Cuinier n'est pas seulement l'histoire d'une liquidation judiciaire.
C'est l'histoire d'une famille qui a attendu plus de vingt ans que quelqu'un entende sa voix.
Et d'une femme qui n'est plus là pour savoir si cette attente avait un sens.
Le cas Cuinier n'est pas un dossier exceptionnel.
C'est précisément cela qui est inquiétant. Car derrière lui se cachent d'autres familles. D'autres malades. D'autres divorces. D'autres dépressions. D'autres tentatives de suicide. D'autres décès.
La justice sait calculer les créances. Elle sait calculer les intérêts. Elle sait calculer les délais.
Mais personne ne calcule le prix humain de vingt années de procédure, sauf environ 1 000 euros par anées de "délai non raisonnable" de justice, encore faut-il qu'il soit reconnu.
Personne ne comptabilise les vies usées. Personne ne mesure les existences suspendues. Le décès de Mireille
Cuinier nous laisse une question simple.
Une question que les tribunaux, les mandataires, les pouvoirs publics et les législateurs devraient peut-être se poser :
À partir de combien d'années une procédure cesse-t-elle d'être un instrument de justice pour devenir une peine de vie ?
Mireille Cuinier ne connaîtra jamais la réponse.
/image%2F7241398%2F20260611%2Fob_e0905e_24tris.png)